«La Marseillaise» sifflée: l'échec des politiques
Une partie du public du Stade de France venu assister, mardi 14 octobre, au match de football (amical) France-Tunisie (3-1) a sifflé La Marseillaise suffisamment fort pour que le premier ministre François Fillon entonne, dès le lendemain, un sévère «Aux armes citoyens!», réclamant l’interruption des rencontres «quand les hymnes nationaux, quels qu’ils soient, sont sifflés». Dans la foulée, le personnel politique (membres du gouvernement, parlementaires de tous bords) et les instances sportives (Fédération française de football) se sont lancés dans une surenchère aussi déraisonnable que consternante.
Cette manifestation d’hostilité à l’égard d’un des symboles les plus éminents de la République cache bien autre chose qu’un parti pris de supporteurs, un effet de concurrence – au même endroit, La Marseillaise avait été sifflée par des Algériens de France et des Français d’origine algérienne lors du France-Algérie (4-1) du 6 octobre 2001, match interrompu pour cause d’envahissement du terrain, puis par des Marocains de France et des Français d’origine marocaine lors du France-Maroc (2-2) du 16 novembre 2007 – ou de chauvinisme.
La multiplication de ces incidents méritait une analyse pointue – et sans doute douloureuse – des causes réelles afin d’apporter une réponse véritable et efficace, assortie de modalités précises d’application. Bref, quelque chose qui relève de la gestion politique au sens noble des termes. Au lieu de cela, nous avons eu droit à une réponse politicienne faite de gesticulation et de communication. Un bon résumé de la méthode sarkozyenne: efficacité maximale dans les sondages, inefficacité totale sur le terrain.
Les solutions? Les voici: la ministre des sports, Roselyne Bachelot, a averti que «tout match où notre hymne national sera sifflé sera immédiatement arrêté» et «tous les matches amicaux avec le pays concerné seront suspendus» pendant un délai encore indéterminé ; la ministre de l’intérieur, Michèle Aliot-Marie, a demandé qu’enquête soit ouverte, s'appuyant sur les images des caméras professionnelles implantées dans le stade, et que les interpellations qui en découleraient soient suivies d'interdictions administratives de stade.
Passons sur les réserves polies de l’Union européenne de football (UEFA) quant à la mise en œuvre de ces mesures. Passons sur les risques de dérapages provoqués par l’interruption voire l’annulation d’une rencontre de football, connus de tous les spécialistes de la sécurité des stades. Passons sur l’impossibilité d’appliquer la loi (article 433-5 du code pénal, modifié par l’article 113 de la loi pour la Sécurité intérieure de mars 2003, qui punit de 7500 euros d’amende le fait d’outrager publiquement ou l’hymne national ou le drapeau tricolore éventuellement corsé d’une peine de six mois d’emprisonnement si ledit outrage est commis en réunion) au risque d’ajouter à la surpopulation carcérale, puisque les «siffleurs» sont estimés à quelques milliers ce qui rendra l’identification assez délicate pour des services de police déjà débordés.
Un public sain
En revanche, on ne passera pas sur l’indigence des propositions gouvernementales et la faiblesse des réactions de la classe politique.
Le secrétaire d'Etat chargé de la jeunesse, des sports et de la vie associative, Bernard Laporte, a avancé une solution toute en subtilité: «Les 30.000 Tunisiens qui sont de la banlieue parisienne, si le match est à Carcassonne ou à Biarritz, ils n'iront pas voir le match. Là, on aura un public sain.» Quant à Lionnel Luca, député des Alpes-Maritimes (déjà célèbre pour avoir porté une proposition de loi visant à rétablir la peine de mort), il nous offre un nouveau morceau de bravoure: «Quand on a la chance d'avoir été accueilli dans un pays qui vous permet d'avoir le ventre rempli et d'y vivre libre, on le respecte. Tous ceux qui ont sifflé notre hymne national devraient en tirer les conséquences et faire leur valise pour réintégrer le pays de leurs origines et de leurs rêves!»
Le parti socialiste a attendu que le gouvernement dérape pour s'en distancier. Qu'entendait-on, mercredi 15 octobre, au petit matin? Julien Dray: «Je suis d'accord avec ce qu'a dit le premier ministre. Je pense qu'il a raison, il faut une sanction par rapport à ce qui vient de se passer, il faut que ceux qui sifflent se rendent compte qu'il y a un respect qui est dû au pays dans lequel on joue, dans lequel on vit.» Claude Bartolone: «J’en arrive à me demander s’il faut encore offrir des hymnes nationaux à cette occasion devant des publics qui ne savent pas se tenir.» Arnaud Montebourg: «Rien ne peut justifier qu'on puisse siffler ainsi un hymne national qui est censé rassembler tous les enfants de France, y compris ceux issus de l'immigration.»
Et le groupe socialiste d'accuser en chœur, le même jour, en début d'après-midi, Bernard Laporte de ne pas avoir quitté la tribune, oubliant un peu vite que Lionel Jospin ne l'avait pas fait non plus lors du France-Algérie, de 2001.
Par ailleurs, il ne faut pas exclure que tout ce tintouin soit le fruit d'une politique de communication dont on connait la roublardise. La répartition des rôles – François Fillon lance le débat, le Président convoque et ordonne, les ministres exécutent et surjouent, les parlementaires embrayent – et la mise en scène des situations – intervention sur la première radio de France, déclarations dans la cour la cour de l'Elysée, appels pathétiques à l'amour de la patrie – relèvent de l'écran de fumée. On manie l'indignation pour mieux cacher la faillite de l'action.
Dépotoir de la République
Au-delà de l'unanimisme du personnel politique et de cette grossière diversion médiatique, ce qui est en réellement cause, c’est bien le rapport que les jeunes issus de l’immigration entretiennent avec le pays qui a accueilli leurs grands-parents et leurs parents et le pourquoi de ce rejet, symbolique voire anecdotique au stade – un lieu où les protestations en tout genre étaient, jusqu'à présent, tolérées – et palpable dans les cités où la moindre revendication prend des allures d'agression.
La France paye aujourd’hui les conséquences d’une décolonisation ratée, de l’abandon de sa politique d’intégration (au profit du mirage assimilateur fondé sur la seule réussite sociale et sa caricature: la consommation), la désertion des banlieues, devenues dépotoir de la République au lieu d’en être le réservoir et, depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, la réhabilitation d’une politique de castes (le très riche menacé par le très pauvre, le petit blanc victime de «la racaille», le jet haute pression, type Kärcher, comme remède à la voiture incendiée, Neuilly contre Clichy-sous-Bois, etc.) dont les effets pourraient devenir plus dévastateurs encore alors que la crise économique s’installe.
A ceux qui l'aurait oublié, on conseillera une visite à l'exposition permanente de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, installée au Palais de la Porte Dorée (Paris XIIe), anciennement Musée des colonies (1931) pus de la France d'Outre-Mer (1935). Rappelons que ni le président de la République, ni le ministre de l'Immigration et de l'Identité national, Brice Hortefeux, n'ont participé à son inauguration le 10 octobre 2007.
Les sifflets du Stade de France sont, vraisemblablement, une autre forme de revendication à laquelle on promet de répondre en faisant donner la troupe. Pourquoi le CRS réussirait-il là où l’instituteur, l’armée (fin du service national), l’urbaniste et l’éducateur de football (souvenons-nous du mensonge de la France Black-Blanc-Beur célébrée après la victoire de la sélection nationale lors de la Coupe du monde 1998) ont échoué?
N’oublions pas que nous vivons dans un pays qui a attendu l’immense émotion suscitée par un film (Indigènes, 2006) pour songer à verser à ses soldats originaires des anciennes colonies les pensions qu’il leur devait pour les sacrifices consentis au cours de deux guerres mondiales. Et on prétend combattre les dérives communautaristes...
Il y a fort à parier, hélas, que le pouvoir, qui n’a rien compris aux événements qui ont embrasés la Seine-Saint-Denis, surtout, mais également les environs de toutes les grandes villes françaises, à l’automne 2005, après l'affaire de Clichy-sous-Bois, brille encore par sa surdité sélective. Il entend les sifflets mais ignore le cri de douleur qu’ils révèlent.
On s’apprête à tuer le malade en prétendant éradiquer la maladie. L’Histoire de France est pleine de ces cadavres devenus fantômes et qui hantent notre mémoire collective. Vendredi 17 octobre, la République ne commémorera pas officiellement le souvenir des morts algériens du 17 octobre 1961 qu’elle se refuse toujours à dénombrer comme pour mieux taire leur existence.
Source: http://www.mediapart.fr
Par Michel Dalloni et Stéphane Alliès
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