TRIBUNE DES DEBATS

La gauche faite d'illusions

Par Elie Arié, ancien secrétaire national à la Santé du Mouvement républicain et citoyen, qui considère que la gauche doit cesser de prêcher et de militer contre tout ce qu'elle ferait si elle était au pouvoir, notamment en matière de santé. Et se pencher sur les vrais dysfonctionnements.

Un thème récurrent est celui du combat contre la fermeture des petits hôpitaux, dits «de proximité» : sans soutenir ouvertement ceux qui sont engagés dans ces combats d'arrière-garde (et pour cause!) la gauche a le tort de ne pas les décourager.
On sait pourtant que les regroupements d'hôpitaux, leur mise en réseau, la définition de «qui fait quoi» a été courageusement initiée par la gauche, et sera continuée par elle si elle revient au pouvoir.
On sait que la FHF, Fédération Hospitalière de France, qui représente les hôpitaux publics, et qui est dirigée par l'ancien Ministre socialiste de la santé et de la sécurité sociale Claude Evin, soutient cette évolution.
On sait que l'époque de l'«hôpital qui fait tout» est révolue; on sait que, plus l'activité d'un hôpital est faible, moins la sécurité y est garantie ; et qu'une maternité qui fait moins de 300 accouchements par an, c'est-à-dire moins d'un accouchement par jour, est une maternité à risques.
On sait que ceux qui manifestent contre la fermeture de ces petits hôpitaux et de ces petites maternités ne le font que pour préserver l'emploi local, mais que, lorsqu'eux-mêmes doivent se faire hospitaliser ou accoucher, ils vont dans des grands centres... et ils ont raison.

Ne pas entretenir les illusions
On sait que la France manque cruellement (et manquera de plus en plus, avec le vieillissement de la population) de maisons de retraite médicalisées, d'hôpitaux de moyen et long séjour, de centres de rééducation, pour lesquels la proximité est indispensable.
Alors, il faut avoir le courage de ne pas entretenir les illusions de ceux qui s'imaginent que la gauche au pouvoir soutiendra leurs combats archaïques, et subventionnera l'emploi local aux dépens de la sécurité.
Il n'y a, en effet, pas grand'chose à redire sur le «plan Larcher» sur les hôpitaux, ni sur la volonté de fondre les Agences Régionales de l' Hospitalisation avec les Unions Régionales des Caisses d'Assurance-Maladie pour constituer des Agences Régionales de Santé, de façon à harmoniser la médecine de ville avec la médecine hospitalière…une vieille revendication de la gauche, qui figure dans tous ses programmes-santé depuis 10 ans !
Rien , non plus, à redire sur les déremboursements de médicaments à efficacité, faible, nulle ou non démontrée : démarche rationnelle commencée sous les gouvernements socialistes, et poursuivie sous Chirac puis Sarkozy ; rien, enfin, à redire sur ces vieilles revendications de la gauche que sont le parcours rationalisé de soins avec un médecin-traitant, l'introduction d'une part forfaitaire - non payée à l'acte - de la rémunération des médecins pour leurs activités de prévention, ou bien la remise en cause de la liberté totale d'installation.

L'opposition a mieux à faire
Mais c'est sur d'autres points de la politique de santé du gouvernement que doivent porter les critiques de la gauche :

1. Un parti-pris purement idéologique de privatisation, en transférant une part croissante des remboursements sur les complémentaires (assurances privées, mutuelles, instituts de prévoyance ) aux dépens du financement par la Sécurité Sociale, qui, lui, est un financement solidaire réalisant une redistribution des revenus (chacun paye en fonction de ses revenus pour des soins en théorie identiques) ; non seulement les franchises (qui sont, pour l'instant, plafonnées à 50 euros par assuré et par an) mais l'ensemble du «reste à charge» des assurés, et qui, lui, n'est pas plafonné : dépassements des honoraires des spécialistes, tickets dits modérateurs, prothèses indispensables de toutes sortes (dentaires, auditives, lunettes), forfait journalier hospitalier, etc.
Une étude de la Cour des comptes réalisée à la demande du Sénat révèle que les frais de gestion des complémentaires santé atteignent 25,4%, alors que ceux de l'assurance maladie n'atteignent que 5,4%.
D'autre part, cette étude montre que l'addition des différentes aides publiques consacrées à accroître le taux de couverture de la population par des assurances complémentaires s'élève à un montant total de 7,6 milliards d'euros. Ce montant représente 35% du montant des prestations complémentaires versées. Il correspond aussi au coût, pour la collectivité, du déplacement du remboursement de certaines dépenses de l'assurance maladie obligatoire vers les assurances complémentaires. Qui a dit que le contribuable économisait lorsqu'on opérait des transferts de dépenses ?

2. Le mythe d'un financement d'organismes de lutte contre la maladie d'Alzheimer par les franchises médicales : le budget de l' Assurance-Maladie est «un tout», et si les franchises ont pour effet d'entraîner une baisse de la consommation et des dépenses, on imagine mal un gouvernement affecter ces économies à un autre poste, et ramener ainsi à son niveau antérieur un déficit qu'il aurait réussi à combler partiellement ;

3. Le statut des cliniques, qui, devant redistribuer des profits à leurs actionnaires, peuvent, à tout moment, se retirer de ce secteur s'ils ne le jugent pas assez lucratif, et faire s'effondrer un équilibre entre public et privé que le rapport Larcher tente péniblement de mettre sur pied : comme c'est le cas de la majorité des hôpitaux privés aux Etats-Unis, ceux-ci devraient avoir le statut de Fondations, qui sont obligées de réinvestir la totalité de leurs profits ;

4. Les effets d'annonce, comme le discours de Nicolas Sarkozy tenu lors de la Conférence nationale du handicap : rien sur les méthodes, le calendrier et, une nouvelle fois, sur les moyens.

5. Et la liste est non limitative…

On voit donc que l'opposition a mieux à faire que de «suivre ses troupes puisqu'elle en est le chef», et de condamner les réformes qu'en réalité elle approuve (ce fut déjà le cas lors du «plan Juppé» de 1995), qu'elle regrette de ne pas avoir eu le courage de mener, et sur lesquelles elle ne reviendra évidemment pas ; mais on ne peut que s'étonner de son silence sur ses divergences pourtant profondes avec le démantèlement de l'assurance-maladie solidaire.

 

Vendredi 18 Juin 2008
Elie Arié

Source : http://www.marianne2.fr

 
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