Y at-til encore des classes sociales ?
Entretien avec Paul Bouffartigue
Chargé de recherche contractuel dans le cadre du LSID (Université de Provence) et du CRET (Université d’Aix-Marseille II) de 1975 à 1980, il mène des travaux sur le monde ouvrier, ses modes de vie les trajets domicile-travail, les transports urbains (Marseille-Fos). Nommé ingénieur d’Etudes au CNRS dans le cadre du GERM (Université de Nice) (1981-1985), puis du GERM-CERCOM (CNRS-EHESS), de 1985 à 1993, ses travaux portent alors principalement sur les trajectoires ouvrières, les jeunes et leur insertion professionnelle, l’emploi des femmes.
Dans l' introduction à l'ouvrage que vous avez dirigé, vous évoquez une "lutte de classe sans classes". Qu'entendez-vous par là ?
L’idée que la « lutte des classes » n’est pas morte semble plus difficilement contestatble aujourd’hui qu’il y a encore dix ou quinze ans. Dans un pays comme le nôtre les conflits sociaux au sein du monde du travail sont de retour, parfois de manière spectaculaire. Y compris dans des secteurs du nouveau précariat des services, dans lequel les conditions de l’action collective sont a priori très défavorables. Des thèmes centraux du débat public, comme celui du « retour de la question sociale », voire de la fameuse « fracture sociale » font écho à ce que Jacques Rigaudiat appelle le « fait social majeur de notre temps : la montée des précarités et, avec elle, celle des insécurités sociales et économiques ». Pour peu que l’on admette que ce phénomène a à voir avec le processus de redistribution des richesses sociales du travail vers le capital – le « partage de la valeur ajouté » - on a là de multiples indices de « luttes de classes » au sens assez traditionnel du terme. Par contre ces conflits n’engendrent plus aussi clairement que par le passé des classes sociales, au sens fort que Marx et d’autres ont donné à ce terme : non seulement une communauté relative de position et de destin, mais un sujet historique porteur d’une conception - éventuellement alternative - de l’ordre social. A la lecture négative dominante de ce changement, en terme de décomposition, j’oppose une lecture plus ambivalente : s’il y a des phénomènes régressifs – l’affaiblissement des grands acteurs collectifs qui structuraient et intégraient les classes populaires - il y en a d’autres plus prometteurs. L’émergence des mouvements et de sensibilités écologistes ou altermondialistes ne traduit-elle pas le fait que la lutte des classes est, en quelque sorte, « montée d’un étage », au sens où ce sont des enjeux de civilisation – la sauvegarde de la planète pour les générations futures, notamment - largement transclassistes, qui mobilisent ? Et ces enjeux ne sont-il pas mis à l’ordre du jour par la financiarisation d’un capitalisme mondialisé, pour lequel la marchandisation des activités humaines ne saurait connaître de limites ?
Dans quels domaine peut-on aujourd'hui observer des inégalités structurées qui autorisent à parler de classes sociales? les éléments objectifs qui autorisent, aujourd'hui, à parler de classes sociales ?
Nous sommes là sur les deux premiers registres définissant les classes : communauté objective de position, destin social semblable. La plupart des indicateurs statistiquement mobilisables vont ici dans le même sens, celui d’une réouverture des écarts entre grands groupes sociaux, au terme d’une période – en gros des années 1950 aux années 1970 – de re-serrement relatif. Les domaines classiques des avoirs, des savoirs et des pouvoirs peuvent être inégalement approchés par les sources disponibles. Concernant les revenus par exemple, on sait que les ressources liées aux patrimoines – domaine dans lequel les inégalités ont explosé - sont bien plus opaques que celles liées au travail. Le degré d’exposition au chômage et à la précarité de l’emploi est étroitement associé aux appartenances sociales et au niveau de diplôme : les ouvriers sont en première ligne, suivis par les employés. Depuis quelques années, la progression des scolarités est interrompue et les inégalités selon les origines sociales se creusent de nouveau. Quant à la mobilité sociale en cours de vie ou d’une génération à l’autre elle s’est également grippée. L’idée d’une « panne de l’ascenseur social » renvoie à ces réalités.
Pourquoi cette situation objective de classe ne se traduit-elle pas, ou plus, par une mobilisation et une conscience de classe ?
Les raisons en sont très nombreuses et diverses, mais il serait erroné de prétendre que toute forme de conscience de classe a disparu, de même, je l’ai dit, que toute forme de mobilisation collective ancrée dans le conflit salarial. Même les comportements électoraux continuent de traduire cette conscience. On l’a vu de manière très claire avec le référendum sur le projet de traité de constitution européenne. Parmi ceux qui se sont exprimés, le vote « non » a atteint 78% chez les ouvriers, 67% chez les employés, 70% chez les agriculteurs, et 71% des chômeurs comme des intérimaires. Reste que c’est de moins en moins en tant que membre d’une classe qu’on lutte - quand on lutte - et qu’on a affaire plutôt à une micro-conflictualité qu’à de grands conflits. Pour l’expliquer il faut faire appel à des facteurs économiques, sociaux, politiques et culturels. Le chômage, la précarité, la dispersion des unités de travail, l’individualisation de toutes les dimensions rapport d’exploitation, la peur du chômage et la répression patronale affaiblissent les capacités collectives de résistance. Les organisations syndicales et politiques qui faisaient exister la « classe ouvrière », en assurant sa promotion dans la société, à la fois sur un plan individuel et collectif, ont largement cessé de jouer ce rôle. Pierre Bourdieu a beaucoup insisté sur cette dimension du « travail politique de représentation », au travers duquel ce sont des porte paroles qui font exister un groupe. L’Etat-Nation qui formait la matrice de la configuration de classe est en déclin. L’effondrement du « socialisme de caserne » a achevé de saper une représentation de l’alternative de société possible. La scolarisation, et plus largement la force des processus d’individuation et de diversification des cercles d’appartenance, la montée d’une « société des individus », ont bouleversé les rapports du « je » au « nous ». Les multiples rapports de domination sociale qui se combinent toujours avec les rapports de classe apparaissent aujourd’hui de manière plus autonome relativement aux rapports d’exploitation, ils sont devenus plus visibles. Même quand il sont contestés, ils n'organisent plus les conflits sociaux de manière aussi centrale qu’avait pu le faire le rapport de classes. C’est le cas pour le mouvement féministe : même si l’insertion massive et durable des femmes dans le salariat lui a donné une nouvelle vigueur, tous ses courants ne posent pas de manière centrale le lien intime entre la domination masculine et de l’oppression de classe.
Quelles sont les transformations du monde du travail qui ont contribué à modifier le paysage des classes sociales ?
Outre les phénomènes évoqués à l’instant – notamment le chômage et la précarité de masse, qui tendent à exclure de larges fractions des classes populaires du jeu politique - il faut citer la dévaluation symbolique et culturelle du monde ouvrier, l’explosion des activités de service et la montée des salariés les plus qualifiés, cadres, ingénieurs, enseignants, professions intermédiaires. Les activités de service amènent de nombreux travailleurs à être en relation avec des groupes sociaux diversifiés. Quant au salariat intellectuel ou professionnel, les modes d’exploitation de sa « matière grise » sont bien différents de ceux de l’ouvrier d’hier. Il est plus difficile de se battre sur la nature ou le niveau des objectifs fixés par les directions, que sur le salaire, l’emploi ou le temps de travail. Leur condition de salarié est un mixte d’autonomie – bien qu’en partie illusoire - et de subordination. L’idéologie méritocratique y est forte.
Existe-t-il encore une classe ouvrière ? N'est-elle pas déstabilisée par la montée en puissance de la catégorie des employés ?
Oui et non. Oui, d’abord parce qu’il y a encore des millions d’ouvriers – un quart des actifs – même si ils sont devenus quasiment invisibles sur les scènes médiatique, politique et culturelle ; ensuite parce que des traits majeurs d’une condition ouvrière se reproduisent : précarité de l’emploi et des conditions d’existence, travail pénible, pression hiérarchique, faibles perspectives de promotion, atteintes à la santé, faible longévité. Non, parce que le sentiment d’appartenance de classe, notamment le sentiment d’être la classe porteuse de l’avenir, s’est effondré. La montée des employés n’a pas été en soi un facteur de déstabilisation de cette classe, car de larges fractions d’entre eux connaissent des conditions de travail et d’existence proches, quand ils – plutôt elles, car 80% sont des femmes – ne partagent pas leur vie dans ces très nombreux ménages « mixtes » où l’homme est ouvrier et la femme employée. Ouvriers et employés forment l’essentiel des classes populaires, toujours majoritaires.
Quels sont les contours contemporains de ce que l'on appelait "classe moyenne" ? Où commence-t-elle et où s'arrête-t-elle ?
On a le plus souvent utilisé le pluriel pour désigner ces catégories, objectivement plus hétérogènes et plus mobiles socialement que d’autres. C’est surtout de manière négative – à la fois contre la hantise individuelle de la prolétarisation et la peur collective de la classe ouvrière, et en opposition aux classes dominantes – que cette « classe moyenne » a pu être mobilisée dans certaines conjonctures historiques. Aujourd’hui ces catégories intermédiaires sont massivement salariées, leurs contours sont également plus flous. Et surtout elles sont en proie au vaste processus de polarisation sociale, dans lequel les inégalités de patrimoine et de diplôme jouent puissamment. Finie cette alchimie sociale au travers de laquelle le boutiquier, le paysan, le médecin et le cadre diplômé de grande école se retrouvaient ensemble dans des coalitions de « classes moyennes ».
Faut-il parler de classe à propos de la bourgeoisie ?
Michel et Monique Pinçon parlent à son propos de la « dernière classe » : ils ont raison au sens où c’est la seule à en posséder tous les attributs, y compris une conscience aiguë de ses intérêts et les stratégies de reproduction sophistiquées qui vont avec.
Finalement, vous parlez dans votre article "métamorphose des classes sociales" d'un "conflit de classes en cours d'universalisation". Qu'est-ce que cela veut dire ?
Pour préciser ce que j’indiquais plus haut, si l’on suit Marx, les classes sociales ne pré-existent pas aux rapports qu’elles entretiennent : elles se construisent dans ces rapports, faits de luttes, d’alliances, de compromis. Or les formes contemporaines du conflit de classe se traduisent beaucoup moins que par le passé par la constitution de grands blocs sociaux clairement identifiables. Mais c’est aussi et surtout parce que ce conflit s’est transposé dans des défis de civilisation, sur des terrains très divers. C’est pourquoi nous peinons à le re-connaître comme tel. Il se métamorphose nos yeux en une myriade de causes, certaines clairement « universelles » - la survie de la planète notamment – d’autres apparemment très « particulières » - combien de « minorités » luttent aujourd’hui pour leurs droits ? De cette métamorphose des modalités du conflit de classe découlent les métamorphoses de la notion même de classe sociale. Qu’on se tourne vers le monde et les enjeux planétaires, ou vers l’individu - dont l’aspiration à se réaliser en tant que sujet se heurte à un ordre social qui l’interdit tout en rendant l’individu responsable de ses défaillances – le conflit de classe semble très loin. En fait il est très proche. L’avenir dira dans quelle mesure la dynamique des mouvements sociaux et culturels, dans lesquels le « vieux » mouvement ouvrier se confronte à la nébuleuse altermondialiste - ce que Toni Negri nomme « la multitude » - portera mieux au jour le lien intime entre la course du monde vers l’abîme et la folie rationnelle de la finance.
Source : Sciences Humaines Hors Série France, septembre 2005 |