TRIBUNE DES DEBATS

Cachez ces classes ...

Paul Bouffartigue est sociologue, directeur de recherche au CNRS. Il a enquêté dans le milieu des ingénieurs et des cadres, dont il a proposé d'analyser les transformations de la condition sociale comme "salariat de confiance" exposé de manière spécifique aux transformations contemporaines du capitalisme (Les cadres. Fin d'une figure sociale, La Dispute, 2001; Cadres. La Grande rupture, La Découverte, 2001). Dans le dernier ouvrage qu'il a dirigé, il explore, avec une quinzaine d'autres chercheurs, de multiples facettes de la question des classes sociales dans la France d'aujourd'hui (Le retour des classes sociales, La Dispute, 2004)

Après une période de disqualification du mot "classes sociales" dans le vocabulaire politique comme dans le langage de la sociologie, il redevient possible de l'utiliser. Mais il est vital pour la pensée critique de le dépoussiérer, y compris en revenant à l'esprit qui était celui de K. Marx : si la lutte des classes accompagne l'histoire en général, et celle du capitalisme en particulier, les formes qu'elle prend, et par voie de conséquence les classes qui en résultent, ne sont jamais prédéterminées. Le paysage des classes sociales que nous avait légué la première partie du 20 ème siècle - ces grands groupes sociaux nettement identifiables avec en leur cœur une classe ouvrière comme sujet politique central - est chamboulé. Si le creusement et la démultiplication des inégalités sociales s'ancrent toujours dans l'antagonisme capital/travail, il est clair que la notion de classe sociale ne joue plus du tout son rôle passé, ni dans la formation des sentiments d'appartenance sociale, ni dans la conflictualité sociale et politique.

Depuis le milieu des années 1990, avec le renouveau des luttes et le retour de la question sociale jusque dans les conduites politiques des classes populaires - lesquelles sanctionnent régulièrement les orientations néolibérales des équipes dirigeantes, quelle que soit leur étiquette - les visions bien pensantes de la structure de notre société sont ébranlées. Il est devenu plus difficile de soutenir les thèses du "triomphe des classes moyennes" ou de l'opposition entre la masse des "inclus" et une minorité d'"exclus". Des réalités massives ne peuvent plus guère être maquillées. Le laminage des professions indépendantes s'est poursuivi : 90 % de la population active est salariée. Les catégories populaires restent nettement majoritaires : employés et ouvriers représentent 55 % de la population, même si l'élévation des qualifications au sein du salariat a été spectaculaire. Pauvreté d'assistance et pauvreté laborieuse sont indissociables, même si une petite fraction de la population a durablement décroché de toute relation salariale. Ce qui est vrai c'est que le monde du travail, a commencer par son noyau ouvrier, s'est trouvé très affaibli par la précarité de masse. Il a beaucoup perdu en visibilité et en autonomie politique. La grande bourgeoisie quant à elle existe plus que jamais en tant que classe dominante, tout en continuant de cultiver une grande discrétion. Difficile donc de prétendre que nous ne sommes plus dans une société travaillée par le conflit de classe. A l'oublier, on ne comprend pas grand chose aux dynamiques des grands groupes socioprofessionnels.

En même temps ces dynamiques empruntent à des logiques sociales qui ne sont pas directement calquées sur celle de l'exploitation : la scolarisation, qui, débordant les seuls besoins du capital en force de travail qualifiée, fait cohabiter sur des emplois subalternes une nouvelle génération aux études longues et une ancienne génération peu diplômée ; l'oppression et l'émancipation féminines, qui marquent bien plus fortement que par le passé la hiérarchisation d'un salariat où les femmes sont désormais quasiment à parité. Les flux migratoires, dont on connaît l'instrumentalisation dans les affrontements idéologiques. Bref, si aucune des formes de la domination sociale n'échappe à son insertion dans la logique du capital, cette dernière ne les vide jamais de leurs enjeux propres.

Le question, inconfortable et stimulante à la fois pour tous ceux qui réfléchissent à l'alternative sociale, est alors : comment rendre compte à la fois de la persistance de la division objective de notre société en classes sociales et de leur déclin comme vecteurs identitaires des mobilisations collectives ? Inconfortable si l'on s'en tient à la vision nostalgique, voire mythique, d'une classe ouvrière soudée et mobilisée dans l'animation des luttes progressistes ; et si l'on s'accroche à la conception selon laquelle c'est à une élite militante éclairée qu'il revient de "conscientiser" les "masses". Stimulante, si l'on accepte de voir ce que le recul des sentiments d'appartenance de classe doit au mouvement d'universalisation du conflit de classe. Certes l'affaiblissement des solidarités est aussi le produit des stratégies de la classe dominante, et la décomposition des anciennes classes a partie liée avec l'affaiblissement de l'Etat-Nation qui était leur matrice. Mais c'est aussi le processus historique de longue durée d'affirmation du sujet individuel et la transposition de l'antagonisme social sur le terrains des valeurs qui éclairent cette nouvelle donne : même quand ils sont directement ancrés dans la contestation des politiques économiques et sociales libérales - casse des retraites, de la sécurité sociale ou des services publics - les mouvements sociaux d'aujourd'hui mobilisent autant sinon plus le salariat qualifié et intellectuel que le salariat subalterne ;  ces enjeux mobilisent aussi parce qu'il sont vécus comme des défis de civilisation. Et ce phénomène est encore  plus net quand sont en question les droits des "sans", les OGM ou le réchauffement de la planète, autant de thèmes centraux dans la montée d'une sensibilité altermondialiste.

Aujourd'hui, la domination sociale prend la forme d'une confrontation entre l'aspiration à la réalisation de soi et un ordre social qui la rend impossible, tout en s'efforçant de rejeter sur l'individu les responsabilités des difficultés qu'il vit. Les anciennes cultures politiques de gauche sont dans l'incapacité de donner sens à cette expérience sociale et à dynamiser les mouvements d'émancipation qu'elle accompagne. Une nouvelle culture politique de la transformation sociale est en gestation dans la multitude des luttes et des expérimentations qui inventent des métissages entre revendications singulières et exigence de droits universels, entre culture syndicale et mouvance altermondialiste. Les anciennes classes ne s'y reconstitueront pas. Mais c'est au travers de cette gestation que le peuple pourrait redevenir un acteur politique central.

 

Source: Rouge, n° 2071, 1 er juillet 2004, p. 16.

 
/// Conception: Réseau ARCADES /// Contacter le webmaster ///